Les origines
L’Étiopathie s’inscrit, quant à ses techniques manuelles
d’intervention, dans la longue tradition du reboutement, ou plutôt
de la chirurgie non instrumentale, qui est la plus ancienne méthode de
traitement qu’ait connu l’humanité. Aussi loin qu’on
puisse remonter vers nos origines, on trouve trace de ces techniques indispensables
au bon maintien du corps dans sa fonctionnalité naturelle.
La pratique de la chirurgie instrumentale remonte au moins à 45 000 ans,
comme le montre une pièce anatomique exceptionnelle, un bras amputé,
découvert dans les Monts Zagros, au nord de l’Irak.
On retrouve dans toute l’Europe, datant de plus de 10 000 ans, de très
nombreux crânes trépanés qui attestent la généralisation
de ces pratiques chirurgicales.
Crâne trépané
Si la chirurgie instrumentale remonte à l’apparition de l’outil,
prolongement de la main, il est évident que le premier acte de chirurgie
non instrumentale lui est chronologiquement bien antérieur.
L’Antiquité
La pratique de la chirurgie non instrumentale peut être mise en évidence
par la découverte d’autres pièces anatomiques, par exemple
un fémur remontant à 25 000 ans environ, fracturé en spirale
et ressoudé, qui prouve un réalignement manuel des facettes fracturaires
disjointes, et une survie du patient allant au moins jusqu’à la
consolidation du cal. Mais il faut attendre le développement de la représentation
graphique et de l’écriture pour disposer d’éléments
permettant de mieux mettre en évidence les pratiques manipulatives dans
les civilisations les plus anciennes.
Bas-relief égyptien
Leur importance dans la civilisation grecque est mise en évidence par
la plus ancienne des stèles (700 à 800 av. notre ère) montrant
le Dieu grec de la médecine, Asklépios, pratiquant symboliquement
une manipulation de la charnière cervico-dorsale.
Bas-relief grec
A ces époques reculées, les techniques chirurgicales forment,
avec l’emploi du vin, le respect de l’hygiène et l’entretien
du corps par la gymnastique, l’essentiel de la médecine. Ce n’est
qu’avec Pythagore que commencent à proliférer les recettes
magiques qui restent de nos jours la base de l’allopathie. Des textes
de Hippocrate et de Celse montrent néanmoins la qualité de certains
diagnostics antiques relatifs aux lésions articulaires vertébrales.
Le Moyen Âge
Dès le début du bas moyen âge (Ve siècle), les connaissances
scientifiques acquises par les civilisations grecque et latine sont oubliées
au profit de l’obscurantisme chrétien. La chirurgie, sous toutes
ses formes, perd les bases qu’Aristote, Hérophile et Erasistrate
avaient su lui donner, et dont Celse avait si bien décrit les acquis
à l’aube de la nouvelle ère. Les techniques s’appauvrissent
et leur transmission n’est plus assurée que par la tradition orale.
Il faut attendre le XVIe siècle et Ambroise PARE pour que s’ouvre
une nouvelle du savoir anatomique et chirurgical.
Ce retour marque le début d’une séparation progressive entre
la chirurgie instrumentale et la chirurgie pratiquée avec la seule main
nue. La chirurgie non instrumentale reste au stade empirique, et la tradition
orale assure seule sa transmission. C’est ainsi que naît ce qui
devient dans nos contrées le Reboutement.

Ambroise Paré (1509-1590)
Maître rebouteur et père de la chirurgie moderne
Les temps modernes
Chirurgie et médecine
Jusqu’au XVIIIe siècle, les techniques de santé reposent
sur le savoir des rebouteurs, des matrones et des chirurgiens ambulants. Les
médecins, continuateurs de la médecine magique pythagoricienne,
s’interdisent d’utiliser leurs mains dans leur pratique. Ils ont
une présence négligeable dans le monde rural. Leur rôle
se limite aux quelques grandes villes où le fait de prononcer quelques
termes en latin leur assure une très relative réputation savante.
Ils s’opposent violemment aux chirurgiens, aux rebouteurs et aux matrones
dont la nécessité quotidienne est pourtant évidente.
Cette guerre ouverte trouve son épilogue provisoire en 1792 où,
faute d’être reconnus pour leur efficacité, les médecins
s’imposent par la force. En 1792, les docteurs Marat et Guillotin, et
leurs amis, fortement représentés à la Convention, font
prendre par celle-ci des décrets fermant les Collèges de chirurgie
et supprimant le Diplôme de chirurgien. Seule la Faculté de médecine
devient détentrice de la vérité thérapeutique, et
confirme ainsi sa volonté monopoliste, contre le respect du droit des
malades à recouvrer la santé.
Le reboutement
La nécessité de la Chirurgie, qu’elle soit instrumentale
ou non, impose néanmoins la présence de praticiens de proximité,
quelle que soit son évolution ou son degré de reconnaissance légale.
C’est ce qui justifie le maillage empirique qui, malgré les médecins,
couvre la France et assure les soins de la population. Un rebouteur et une matrone
par canton ou par village, et un chirurgien ambulant qui peut accourir lorsque
l’urgence l’exige : cette tradition millénaire se maintient
jusqu’à la fin des temps modernes, rebouteurs et chirurgiens ne
formant qu’un même corps de santé, reconnu ou non, durant
une très longue période.
Outre cette organisation horizontale, les rebouteurs, encore appelés
renoueurs ou bailleuls, sont représentés dans les diverses couches
de la société. On retrouve des traces écrites relatives
aux renoueurs et bailleuls du Roi, qui exercent à la Cour avec les mêmes
gages que ceux du médecin et ou du chirurgien du Roi. En voici quelques-uns
parmi les plus célèbres.
François 1er (1515-1547) : Guillaume THOREAU
(reçoit 240 livres de gages par an comme le chirurgien du Roi)
Henri II (1547-1559) : Jean de BAILLEUL
François II (1559-1560) : Jean de BAILLEUL
Charles IX (1560-1574) : Jean de BAILLEUL
Henri III (1574-1589) : Jean de BAILLEUL et Nicolas de BAILLEUL
Henri IV (1589-1610) : Nicolas de BAILLEUL
Louis XIII (1610-1643) : Michel de BAILLEUL
Louis XIV (1643-1615) : 9 renoueurs ou bailleuls se succèdent pour 600
livres de gages,
dont
Michel de BAILLEUL
Maistre Jacques de CUVILLIERS
Denis de BEAUFORT
Jacques de CUVILLIERS (fils)
Louis XV (1715-1774) : 8 bailleuls répertoriés et appointés
Louis XVI (1774-1792) : 4 bailleuls répertoriés appointés
Les rebouteurs, renoueurs ou bailleuls attisent la haine des médecins
qui tentent parfois de les éliminer par la force. C’est ainsi qu’à
plusieurs reprises, des membres de la famille FLEUROT, célèbres
rebouteurs du Val-d’Ajol, dans les Vosges, furent mis sous la protection
de la force publique après avoir échappé à des guets-apens.
(Ord. du Duc de Luynes en 1725, et correspondance. de Madame du Deffand en 1770).
L’époque contemporaine
Deux faits marquent l’histoire du reboutement à l’époque
contemporaine. D’une part, la constance de l’attitude des médecins
dans les poursuites exercées en justice contre les rebouteurs, et, d’autre
part, le passage de la chirurgie non instrumentale de la tradition orale à
la tradition écrite, puis à la connaissance scientifique.
Après 1792, les médecins se considèrent comme les maîtres.
Calmés par les guerres d’empire qui réclamaient une compétence
anatomique et chirurgicale imposante, ils retrouvent néanmoins leur agressivité
sous la République. On assiste à la fin du XIXe siècle
à des procès de plus en plus fréquents, encouragés
par des lois de plus en plus répressives, votées en faveur du
corps médical.
Parmi les exemples les plus célèbres, on retiendra celui du languedocien
Pierrounet, maître-rebouteur de Nasbinals, qui fut traduit devant les
tribunaux et condamné, à l’âge de 73 ans, pour exercice
illégal de la médecine. La population fut outrée, et la
mairie ouvrit une souscription en vue d’élever une statue à
celui qui, décédé peu de temps après sa condamnation,
avait su prodiguer de si bons soins pendant plus d’un demi-siècle.
On peut encore voir cette statue érigée à l’entrée
de la ville de Nasbinals.

Pierre Brioude dit Pierrounet (1832-1907)
La population reconnaissante
De la tradition orale à la tradition écrite
Malgré les rejets et les condamnations réitérés
par les tenants de la médecine médicamenteuse, un Maître-Rebouteur
suédois fit accomplir à la chirurgie non-instrumentale un progrès
considérable au XIXe siècle. Devenu célèbre dans
toute l’Europe pour les résultats qu’il obtint dans le traitement
des maladies des femmes, la future gynécologie, Thure Brandt publia en
1864 un premier ouvrage intitulé : " Des affections et des prolapsus
utérins " ; il y décrivait pour la première fois,
en expliquant leur rôle, les techniques qui lui permettaient d’obtenir
ses succès. Après plusieurs autres publications, c’est en
1890 que paraît son traité intitulé Des affections et des prolapsus utérins. Il ne s’agit plus seulement d’un ouvrage
descriptif, mais de la publication d’une véritable méthode
de traitement qui s’appuie sur la manipulation interne et externe des
viscères. Le pas est franchi : la chirurgie non-instrumentale s’inscrit
désormais et pour la première fois de manière aussi décisive,
dans le cadre de la tradition écrite.

Portrait de Thure Brandt
(1809-1895)
Maître Rebouteur
De la tradition écrite à la démarche scientifique :
l’Étiopathie
Avant de devenir une science appliquée, la Chirurgie non instrumentale
se devait acquérir une méthode. Elle est manifestement la technique
qui s’impose pour résoudre dans la pratique les problèmes
posés par nombre de phénomènes pathologiques. Il faut lui
donner des principes logiques et des bases scientifiques pour lui ouvrir un
nouveau champ d’analyse et d’action, dépassant ce qui était
déjà obtenu depuis l’aube de l’humanité. C’est
à cette tâche que se consacra Christian Trédaniel en établissant
ses Principes fondamentaux pour une médecine étiopathique.
Voir, Histoire du reboutement, Avenir des Sciences, 1998.
Principes fondamentaux pour une médecine étiopathique,
Avenir des sciences, 5e éd. 2004.
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